Fais-moi signe. Un jeu de mots certes trivial vient servir le titre de cette douce chanson de 2020. Mathilde Gerner, qui a choisi son nom d’artiste Hoshi depuis ses 15 ans, s’entoure de deux autres personnes pour écrire cette triste ballade : Gia Martinelli (sa compagne de l’époque) et Tristan Salvati (qui a signé bien des chansons pour la pop francophone).
Fais-moi signe a été ajoutée au disque Étoile flippante) (Hoshi veut dire étoile en japonais (星)), en version piano-voix.
Une maladie dégénérative
La chanteuse parisienne, née en 1996, apprend alors qu’elle souffre d’une maladie de Ménière, qui entame son audition de façon peut-être irréversible.
Le texte de cette chanson décrit l’idée terrifiante de devoir vivre un jour comme malentendante.
Son interprétation en 2022 aux Victoires de la musique laisse entendre une phrase introductive qui ne masque rien du contexte :
« C’est votre ORL… Je n’ai pas de très bonnes nouvelles… J’ai peur que vous ne puissiez pas faire ce métier toute votre vie. » La prestation live est accompagnée par une personne qui « signe » le texte, avant que la chanteuse se mette elle-même à faire de même dans le dernier refrain.
Piano-voix
Même si je n’y connais pas grand chose en prise de son, je sais qu’on peut proposer 1000 ambiances différentes pour un piano. Lointain ou proche, moelleux ou percutant, aéré ou dynamique, etc. Celui-ci offre l’impression d’un subtil éloignement, qu’une réverbe bien dosée vient accentuer. Tout cela dans un but bien précis : mettre au centre la voix, sans artifice, dans la chanteuse.
Tout un symbole : un instrument qui se perd un peu dans des effets, plus loin des oreilles. La voix reste seule.
Mes vertiges m’étranglent
Peur de tomber de haut
Faites que je finisse ce morceau
Hoshi a proposé aussi une version orchestrale (qui n’est en fait qu’un orchestre à cordes). Plus lente, cette variante met les cordes frottées au centre de l’accompagnement ; le piano devient plus secondaire, mais toujours chargé d’émotion.
Un texte poignant
La chanteuse suggère douloureusement qu’un jour elle ne pourra plus entendre les cris du public, qui ont été le moteur de sa vie d’artiste jusqu’ici. Appréciez la beauté du texte :
Je vous jure
Je suis tout ouïe,
Non même je vous assure
Que chacun de vos cris
À chaque fois je les capture
Jamais je n’oublie
Par peur qu’ils deviennent des murmures
Des murmures
Sans éviter de nommer les choses, Hoshi envisage d’être atteinte, par ce vide absolu.
Il y a comme un vide absolu, qui n’a de pareil
Que le vide absolu.
Le style de la chanteuse est presque parlé pendant les couplets, et devient plus lyrique lors des refrains. Il accueille très bien l’approximation du nombre de pieds, et le fait que beaucoup de e finaux soient avalés. Ce n’est pas aussi heureux pour tous les styles et tous les chanteurs, mais ici, cela fonctionne très bien : cela ajoute au ton de la confession, du partage intime d’une douloureuse réalité.
Ce qui se détruit en nous nous fait peur
La plupart des humains, un jour, commence à se rendre compte qu’il entame une pente descendante, dans un domaine ou un autre. Souvent signe qu’on avance en âge, c’est encore plus cruel lorsqu’on est jeune. Il est vraiment terrifiant d’imaginer être coupé de quelque chose de si important !
Vers quoi se tourner alors ? En quoi espérer quand on est musicien·ne, qu’on vit depuis toujours pour cet art et qu’on a peur de ne plus pouvoir jouir de ce sens si indispensable, l’ouïe ?
L’apôtre Paul se voyait aussi diminuer dans certains domaines. En proie à de nombreuses persécutions de l’extérieur à cause de sa foi, il dépérissait aussi dans son corps (certains pensent qu’il était atteint d’une grave maladie des yeux).
Voilà ce qu’il dit à un groupe de chrétiens qu’il cherchait à encourager :
C’est pourquoi nous ne perdons pas courage. Alors même que notre être extérieur se détruit, notre être intérieur se renouvelle de jour en jour. Car nos souffrances actuelles sont légères et durent peu de temps, mais elles nous préparent une gloire extraordinaire. Cette gloire dure toujours et elle est beaucoup plus grande que nous souffrances. Nous, nous ne cherchons pas ce qu’on peut voir, nous cherchons les choses qu’on ne voit pas. En effet, ce qu’on peut voir ne dure pas longtemps, mais les choses qu’on ne voit pas durent toujours. — 2 Corinthiens 4:16-18
Depuis des siècles, les chrétiens cherchent dans l’invisible ce qu’ils ne peuvent trouver dans le visible. Bien plus qu’une consolation à bon marché (« ça ira mieux dans une autre vie »), l’espérance chrétienne changer réellement tout. Certes, les souffrance demeurent réelles, mais en comparaison à la gloire en réserve, elles paraissent bien moins importantes.
On ne peut que souhaiter à Mathilde, au sein de sa souffrance, de trouver elle aussi cette espérance dans l’Évangile du Christ.
4 accords magiques, mais une petit surprise
La chanson est résolument en tonalité mineure, où s’enchainent quatre accords souvent utilisés :
Fa♯m – Ré – Sim – Do♯⁷
Mais, petite surprise, les refrains commencent tous par un accord majeur : La.
Le petit point technique : les tonalités fonctionnent par paire : chaque accord mineur a son homologue majeur, et vice-versa. La relative mineure est toujours située une tierce mineure (= 3 demi-tons) plus bas que sa tonalité majeure correspondante. * La majeur − une tierce mineure = Fa♯ mineur Et l’effet produit par cet accord majeur produit son petit effet, au tout début de ce refrain, qui fait monter la voix toujours plus haut, et dont l’intensité se révèle à chaque phrase plus déchirante.
Fais-moi signe
Fais-moi signe
Fais-moi signe
Et si le signe venait d’en haut ?
