Deux accords, D♭M7 et Cm, dans un crescendo de 5 minutes, pour accueillir la poésie d’Arthur Teboul. Cet extrait du troisième album de Feu! Chatterton (ce nom est quand même bien trouvé, tant dans ses références que dans sa graphie) nommé Palais d’argile aborde la nature éphémère de l’existence humaine et les efforts déployés pour donner un sens à la vie.
Les paroles comparent l’être humain à des éléments fragiles et transitoires, empruntés en large partie au vocabulaire biblique :
- « l’herbe qui sèche » ou la « fleur qui fane » (Ésaïe 40.7-8) ;
- un être qui « gagne bien péniblement son pain » (Genèse 3.19) ;
- « de la terre y retourne à la fin » (Ecclésiaste 3.20)
- « il s’évapore vite comme un nuage » (Jacques 4.14)
- « un vase qu’on brise » (Psaume 31.12)
La vie est courte
Nous le savons tous, la vie ne dure pas. À l’image de la grande progression sonore de ce titre, elle peut s’emballer, se multiplier, s’accélérer, mais au bout d’un moment, tout s’arrête. La fin abrupte de la chanson fait penser à toutes ces vies qui se sont arrêtées brusquement, de façon inattendue (et pourtant la mort reste une constante dans l’expérience humaine).
« La vie est courte », dit-on souvent. Mais à quoi cette pensée nous invite-t-elle ? Nous savons que cela peut conduire à deux extrêmes : faire n’importe quoi, sous prétexte qu’on n’est pas éternel, ou bien se priver de tout par peur de gâcher sa vie. Le texte de notre chanson n’aborde pas cette question, mais nous fait réfléchir sur le sens de la vie.
« Il s’est donné du mal pour se donner du bien. » Le bonheur que l’on cultive a souvent un cout. Mais au final, en profite-t-on vraiment ? La quête philosophique du bonheur est sans cesse rabattue par l’irrépressible sentiment que celui-ci ne durera pas.
L’album Palais d’Argile de Feu! Chatterton (2021) explore « les dangers d’un monde froid, inerte, où la vie a disparu au profit d’une mécanique inhumaine ». Certains titres sont dystopiques, nous projetant dans un univers où le sens fait terriblement défaut.
Une seule aspiration : la lumière
L’épilogue bruyant de la chanson scande un puissant slogan figuratif : « À tous les repas, il mangera du soleil ! »
La lumière solaire, qui ne laisse pas la place à l’ombre, au doute, vient livrer des certitudes ; contrairement à son homologue lunaire, image du doute, de la bizarrerie, du soupçon.
De quoi est fait ce soleil dont nous aspirons à nous nourrir, au-delà de notre existence terrestre ?
Le personnage de Job, en proie aux doutes les plus sérieux sur son existence et sa souffrance, a su proclamer, au milieu des piètres philosophes qui l’entouraient,
Mais je sais que mon rédempteur est vivant, Et qu’il se lèvera le dernier sur la terre.
Job 19.25-27
Quand ma peau sera détruite, il se lèvera; Quand je n’aurai plus de chair, je verrai Dieu.
Je le verrai, et il me sera favorable; Mes yeux le verront, et non ceux d’un autre; Mon âme languit d’attente au dedans de moi.
Quel plus beau sommet climacique pour le crescendo de nos existences ? L’assurance de gouter au « soleil », la rencontre avec le rédempteur, celui qui a tout fait pour nous ouvrir les portes de son ciel.
Musique progressive
On a affaire ici à de la musique progressive. Un support soft-rock qui recherche la bonne sonorité, l’ambiance parfaite, le plus bel écrin pour poser les mots du poète. (Le très charismatique Arthur Teboul par ailleurs invente et inaugure le métier de « déverseur », qui livre après consultation un « poème minute »)
Le côté progressif se voit aussi dans l’ambiance du morceau : les élément s’empilent les uns sur les autres, pour arriver à une apogée musicale :
- 00:00 arpèges au clavier « détuné »
- 00:12 mélodie sifflée doucement (évoquant le souffle de l’âme humaine, presque une illustration de la création ex nihilo de l’homme par son Créateur)
- 01:00 entrée de la voix
- 01:52 guitare électrique en arpèges
- 02:08 clarinette feutrée en longues tenues
- 03:00 charleston avec un synthé plus affuté
- 03:11 caisse claire en contretemps
- 03:35 grosse caisse intermittente
- 03:58 rythmique batterie régulière
- 04:08 basse Moog + guitares plus intenses
- 04:35 riffs de guitare et changement d’accords
Comme déjà mentionné, le climax, à la Radiohead, s’arrête brutalement à 05:10.
Mode phrygien mineur
Comme beaucoup de chansons « à ambiance », L’homme qui vient utilise un mode particulier, le mode dit phrygien. Déjà décrit dans mon article sur la chanson Unholy, on a ici une variante mineure.
La gamme est faite des intervalles suivants : ½, 1 1 1 ½ 1 1.

Ceci se fond donc très bien dans les deux accords dominants cités en ouverture : Deux accords, D♭M7 (D♭ F A♭ C) et Cm (C E♭ G C).
La mélodie vogue à vue sur cette gamme, sans jamais s’en éloigner : puisque tout appartient au même mode, elle ne se trompe jamais ! (Par exemple à 3:00, le chanteur tient un ré♭ sur l’accord de fa mineur, même si cela parait incongru au départ.)
Live au Louvre
Le groupe Feu! Chatterton a été invité en 2023 à animer des sessions dans la célèbre Pyramide de verre. Une vidéo existe, naviguant sur des vue sur des œuvres du musée.