Le plus grand succès de Mylène Farmer est ce titre de 1991, Désenchantée. Dans les sonorités, ça sent encore bon les années 1980 avec basse et cuivres synthétiques. Mais c’est le message de ce titre qui passera à la postérité, comme un hymne inter-générationnel de l’absence de repères.
No future
L’artiste franco-canadienne chante le pessimisme d’une génération (elle a 30 ans à l’époque) qui ne voit plus aucun avenir dans la vie. Tout est chaos !
Les eaux des lendemains sont troubles, et il est question d’une chute inévitable. Pour se donner la pêche, il y a mieux comme paroles !
Laurent Boutonnat, le compositeur de toujours pour Mylène Farmer, a placé dans la bouche de sa muse l’effondrement de tous les espoirs. Très peu de paroles positives (à part peut-être « À qui tendre la main ? »), mais un résumé glaçant :
Rien n’a de sens,
Et rien ne va.
Enchantée, puis désenchantée
Pour être une génération désenchantée, il faut d’abord avoir été… enchantée. Des rêves qu’on a fait miroiter, des illusions qui s’écroulent, un objectif vanté qui est en réalité inatteignable.
Certains mouvement politiques ont récupéré cette chanson pour décrire la jeune gauche française sous l’ère Mitterrand, désabusée par les promesses non tenues du 2ᵉ septennat du président français.
Mylène Farmer se défend d’avoir écrit un lamento politique, mais avoue être simplement passée elle-même par un réel moment de dépression, après sa tournée exaltante de 1989.
Le clip
Le compositeur Laurent Boutonnat est également un réalisateur de films, notamment des clips musicaux. Il produit pour Désenchantée un court-métrage de 10 minutes, mettant en vedette la chanteuse aux cheveux roux (coupés courts) dans un camp de travail forcé (renvoyant à toutes sortes d’oppressions du vingtième siècle). Cette œuvre audiovisuelle remportera la Victoire de la musique 1992, du meilleur clip de l’année.
Le clip s’ouvre sur une scène de lapidation, rappel du récit biblique de la Femme adultère de Jean 8 ? Sauf que Jésus n’est pas là pour relever la femme, mais seulement deux vils soldats pour la ramener dans sa cellule.
Myrène Farmer va mener une mutinerie générale dans le camp, et conduire toute une jeune génération à s’évader violemment du camp. Tout ça pour quoi ? Pour se retrouver face au vide, au néant de neige à perte de vue, sans avenir.
Le message est clair : on a beau faire la révolution, on reste sans objectif. La génération est désenchantée.
Trouvé du repos dans l’indifférence ?
Je m’arrête encore sur cette terrible expression dans le premier pré-refrain :
Je n’ai trouvé le repos que dans l’indifférence
On peut attribuer deux significations à cette indifférence qui procurerait le repos :
- Celle qui abandonne tout intérêt pour l’autre ; à trop espérer dans les êtres humains, on est rapidement désenchanté. Autant se murer dans l’indifférence.
- Celle qui révèle que plus personne ne s’intéresse à nous ; nous sommes alors victimes de l’indifférence (mais cela ferait-il vraiment trouver le repos ?).
Dieu est contre le chaos, et donne du sens
Tout est chaos. C’est aussi comme cela que s’ouvre les Écritures bibliques.
La terre était chaos (informe et vide): il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme, et l’esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux.
Genèse 1:2
Dans la langue originale (hébreu), c’est l’expression en deux mots tohu-bohu (traduite par informe et vide). Pas d’ordre, pas de but, pas de forme, pas de direction.
Mais ce que la Bible nous révèle dès ses premières pages, c’est que Dieu a voulu ordonner ce chaos, le structurer, séparer ce qui devait être séparé, créer toutes choses selon sa puissance et sa sagesse.
Dieu dit “Que la lumière soit !” Et la lumière fut.
Genèse 1:3
Dieu a voulu contrer ce chaos. C’est ainsi que nous pouvons trouver un sens en Dieu, très tôt dans l’histoire de l’humanité.
Mylène Farmer fait appel à la religion à deux reprises, mais n’y trouve pas de solution.
Quand la raison s’effondre
À quel saint se vouer ?Si le ciel a un enfer
(2ᵉ strophe)
Le ciel peut bien m’attendre
Musique
Au niveau musical, il est intéressant le remarquer le contraste entre les paroles désespérées et le rythme de la musique très entrainant (c’est le même contraste recherché par exemple par Stromae dans son titre Alors on danse).
Un gimmick est omniprésent à la basse (synthétique), avec son lot de variantes. Mais ça contribue au côté dansant du titre :

Je remarque aussi que sur les couplets, le changement d’accord se produit à chaque fois sur le 7ᵉ temps sur 8. Sur 6 temps, le même accord est maintenu, et sur les 7ᵉ et 8ᵉ, un accord de transition vient permettre un atterrissage en douceur sur la mesure suivante.

On remarque aussi que ce qui rend la chanson mémorable et mémorisable, c’est le fait de tirer sur certaines syllabes plus que d’autres :
- nager dans leeeeees eaux troubles
- Tout est chaoooooos (ce début de refrain est mythique)
- Une généraaaaaaaation
Reprises
- la version eurodance de la chanteuse belge Kate Ryan ne vaut pas franchement le détour.
- version soft métal symphonique féminin : Exit Eden (contradictoire avec notre présent billet !)
- si on aime Pomme ou avec Camélia Jordana sur un plateau TV (orchestration sympa)
- version plus house, par le Suédois Christer Björkman
- d’autres versions sont bien plus massacrantes, comme celle-ci avec Juliette Armanet (n’est pas Mylène Farmer qui veut)